Comment susciter le désir d’apprendre ?
- Olivia Rolin

- 19 févr.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 avr.
Et pourquoi on ne peut pas s’en passer.

En octobre dernier, je me suis inscrite à des cours du soir de scénographie événementielle avec la Mairie de Paris. J’attendais le premier cours avec impatience et avais en tête tout un tas de développements possibles en lien avec l’apprentissage. Quelques semaines ont passé durant lesquels nous avons travaillé sur des sujets fictifs.
Puis, le froid, la distance et la charge de travail hebdomadaire ont eu raison de mon enthousiasme du début. Malgré le coût de l’inscription et le sentiment d’échec lié à cette décision, j’ai tout simplement arrêté d’y aller.
Est-ce que les conditions ont joué ? Bien sûr.
Est-ce que la discipline m’a fait défaut pour tenir dans la durée ? Sans doute.
Mais au-delà des conditions et de la discipline, je me suis rendue compte d’une chose.
Le désir n’était pas le bon désir.
Je m’intéresse à la scénographie depuis un moment maintenant notamment pour concevoir des expositions apprenantes. Pourtant, ce que j’aime ce n’est pas de travailler sur l’espace pour l’espace comme me le proposait ce cours, mais c’est de traduire des besoins humains au niveau spatial.
Et c’est très différent.
Dans un cas, la scénographie est le désir.
Dans l’autre, ce n’est qu’un outil au service d’un autre désir.
Je constate souvent dans les formations que les deux sont mélangés. Et peut-être vous dites vous en lisant ces lignes qu’il faut bien apprendre à utiliser l’outil pour ensuite faire autre chose !
Sauf que…
On ne peut pas créer d’engagement dans la durée en visant le mauvais désir.
Et si on ne peut pas créer d’engagement, il n’y a pas vraiment d’apprentissage possible.
Comment identifier le vrai désir ?
Ce désir, on s’y intéresse un peu quand même. En formation professionnelle, on commence souvent en demandant aux apprenants leurs attentes par rapport à la formation. J’ai remarqué pourtant en animant des formations que ces attentes sont souvent vagues et parfois erronées et que c’est seulement en cours de route que les réels désirs de chacun émergent.
Dans un récent post j’ai partagé le fait que l’ethnographie m’avait aidé à comprendre comment nourrir l’engagement. L’ethnographie, c’est la méthode d’enquête de terrain qui se cache derrière les recherches en anthropologie. C’est une pratique qui permet d’avancer sur le terrain sans savoir exactement ce que l’on cherche ni ce que l’on va trouver en collectant tout un tas de choses au passage.
Le secret ? Remplacer une réponse par une question.
Quand on ne sait pas ce que l’on cherche, formuler des hypothèses peut être intéressant, mais pas suffisant. Si ces hypothèses se révèlent erronées, on perd le sens de sa quête et de son apprentissage. Et si elles se révèlent justes, on perd ensuite tout intérêt pour le sujet puisqu’on a obtenu la réponse qu’on cherchait. La question, elle, reste toujours d’actualité. Et si elle évolue avec le temps, ce changement n’invalide pas la démarche pour autant, mais vient au contraire la préciser.
L’apprentissage n’est pas très différent de la recherche au fond.
Je me demande à quoi aurait ressemblé mes cours du soir si au lieu d’aller apprendre la scénographie j’avais plutôt été accompagnée à explorer comment créer du lien grâce à l’espace ? ou comment créer un impact auprès des usagers ?.
La formation aurait sans doute été construite différemment, ou en tout cas ma manière de l’aborder. La scénographie aurait été un outil pour nourrir la quête que je mène sans pour autant en être le centre. Si ma quête est comment créer du lien grâce à l’espace ?, je vais m’intéresser à la scénographie, mais aussi au fonctionnement des communautés, aux espaces publics, à la facilitation... En ayant cela en tête, un enseignant/formateur, pourra adapter son sujet de sorte à ce que chacun puisse se l’approprier, il va aussi adapter la charge de travail en tenant compte d’autres activités potentielles, créer des groupes d'intérêts communs, etc.
Ce qui change ?
Apprendre n’est plus une fin en soi à laquelle l’on doit se tenir, mais une étape dans la quête plus large que l’on cherche à nourrir.
Quand on sait que la majeure partie de ce qu’on apprend aujourd’hui ne sera pas retenue par notre cerveau sans un effort soutenu, ça vaut la peine de se demander pourquoi on apprend mais aussi… pourquoi on enseigne.
Avec le développement de l’intelligence artificielle, ce questionnement s’est posé sur le devant de la scène autant pour les apprenants que pour les pédagogues qui sont poussés à faire évoluer leurs pratiques. Je partage l’idée selon laquelle le rôle des concepteurs pédagogiques et formateurs de demain (et même d’aujourd’hui !) ne sera plus de délivrer des savoirs facilement accessibles, mais d’accompagner la quête plus large des individus et des collectifs.
Et je me pose la même question que beaucoup.
Comment accompagner cette quête au mieux ?
La question d’enquête dont j’ai parlé plus haut est une première approche pour enclencher une quête qui soit liée à un vrai désir.
Nourrir cette quête est l’étape d’après.
Plusieurs personnes du secteur de la formation ont développé des méthodes et outils pour y parvenir : en pensant l’expérience avant le contenu par exemple, en développant le co-apprentissage ou encore en favorisant l’autonomie des apprenants.
Bien que leurs approches soient différentes, ils partagent tous un point commun : ils construisent des cadres qui proposent et non des cadres qui imposent. Ces cadres de liberté portent une attention particulière à la forme qui fera émerger le fond. Ils attisent le désir des apprenants pour le processus d’apprentissage en lui-même et non pas uniquement pour le contenu qu’il propose.
C’est avec cette même envie de créer des cadres à la fois libres et galvanisants que j’ai commencé à mener mes propres explorations, d’abord en concevant des expériences d’apprentissage, puis en m’intéressant aux espaces dans lesquels elles se déploient.
Pourquoi les espaces ?
Parce que j’aime travailler à la charnière entre le visible et l’invisible.
Bien que l’influence des espaces sur nos pensées ne soit pas directement palpable, elle n’en reste pas moins réelle. C’est ce que quatre chercheurs de l’Université de Salford au Royaume-Uni se sont attelés à observer en 2015 dans un projet de recherche appelé HEAD (Holistic Evidence and Design).
Après avoir analysé pendant toute une année scolaire la performance de 3 766 élèves issus de 153 salles de classes et de 27 écoles primaires au Royaume-Uni, ils se sont aperçus que les caractéristiques physiques des salles de classe expliquaient jusqu’à 16% de la variation des progrès scolaires des élèves.
Les facteurs les plus influents étaient :
La stimulation : niveau de couleurs et d’éléments visuels
L’individualisation : adaptabilité et flexibilité des espaces
La naturalité : facteurs sensoriels comme la lumière, la température, la qualité de l’air, l’acoustique
16% ça semble peu. Mais ramenés à l’échelle de l’impact des facteurs externes sur l’apprentissage qui restent moins significatifs que les facteurs internes à l’apprenant... ça fait beaucoup.
En prenant conscience de cela, je me suis rendue compte qu'au-delà de créer des expériences d’apprentissage qui fassent sens pour les apprenants, on pouvait aussi nourrir de façon significative leur désir d’apprendre en concevant des espaces qui soient adaptés à leurs aspirations et à leurs besoins.
J’ai appelé cette newsletter/blog Espaces de possibles, car c’est ce que j’ai envie d’explorer et d’expérimenter avec vous ici :)




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