top of page

Pour une pédagogie de l'exploration

  • Photo du rédacteur: Olivia Rolin
    Olivia Rolin
  • 5 sept.
  • 3 min de lecture
ree

Récemment, je me suis plongée dans les récits d’explorateurs et exploratrices qui ont parcouru le monde, souvent dans des environnements extrêmes : Jean-Louis Etienne qui a mené de nombreuses expéditions en Arctique et en Antarctique, Michel Siffre qui s’est immergé dans le noir complet d’une grotte pendant de longues semaines, ou encore Tori Murden McClure qui est la première femme à avoir traversé l’Atlantique à la rame en solitaire.


Qu’est-ce qui les pousse à aller toujours plus loin ? Comment leur démarche influence t-elle leur manière d’apprendre et d’être au monde ?


Plus je parcourais leurs récits, et plus je m'apercevais que leurs explorations dépassaient la simple prouesse physique ou la fierté de la réussite. À mesure que ces femmes et ces hommes avancent dans les milieux dans lesquels ils sont plongés, quelque chose semble évoluer dans leurs mots et leur expérience du monde. Leur perception de la réalité s'aiguise et leur apporte une clarté nouvelle sur leur propre monde intérieur.


C’est souvent poussées par cette volonté de changement intérieur que beaucoup de personnes se déplacent d’un pays à l’autre. J’ai cependant l’écho régulier de voyageurs qui rentrent déçus de n’être pas parvenus à sortir de leurs pensées quotidiennes, même à l’autre bout du monde.


En lisant les récits d’explorateurs, j’ai progressivement compris qu’au-delà d’avoir changé de milieu, ces derniers ont développé quelque chose en plus : ils ont appris à observer le monde avec plus d’intensité.


Sortir du connu leur est possible parce qu’ils ont d’abord affûté leur capacité à voir.


Cette capacité se développe avant même leur départ et commence souvent par l’envie de devenir étranger à leur propre milieu. 


L’écrivain non-voyageur Georges Perec en a fait la quête d’une vie.


En 1974, il s’est par exemple installé pendant 3 jours consécutifs Place Saint Sulpice à Paris avec l’envie de décrire “ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages”. En parcourant les pages de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien dans lequel sont recensées ses observations, je perçois à quel point le passage par le récit permet à Perec de pousser à chaque fois plus loin ses observations de ce qu’il appelle l’infra-ordinaire. Sa plume l’emporte plus loin que ce qu’il aurait pu imaginer au départ, tout en lui permettant aussi de prendre conscience de lorsque le processus s’étiole. 


Perec a aiguisé son regard pendant quelques jours pour percevoir ce qui se trouve au-delà des évidences dans un même lieu, mais aurait-il eu assez d’æncre pour observer autant de choses, et avec le même enthousiasme, durant des années ? Et s’il y parvient, ne court-il pas le risque de créer une nouvelle forme d'enfermement de l’esprit alors même que sa démarche a vraisemblablement pour objectif de sortir de cet enfermement ?


C’est là que l’immersion dans un nouveau milieu, dont on a vu plus haut les limites, peut offrir un nouvel élan à des perceptions déjà aiguisées. 


Loin de s’opposer, les explorateurs du monde et du quotidien offrent chacun des apprentissages complémentaires pour comprendre comment élargir ses perceptions et développer sa posture intérieure. 


Cette démarche m’inspire à imaginer une forme d’apprentissage dans laquelle s’entrecroisent :

  • L’immersion, le fait d’entrer dans un espace physique pour stimuler les perceptions.

  • L’observation, l'affûtage de ces perceptions et l’attention portée à ce qui se joue au niveau cognitif.

  • Le récit, la traduction créative de l’expérience vécue qui lui donne son sens et peut être partagée à d’autres.


L’objectif n’est pas ici d’accumuler de nouvelles informations, mais bien de se laisser transformer par elles.

 
 
 

Commentaires


bottom of page